Psychiatrisation de Mélenchon : une méthode récurrente dans la presse

Il était fréquent, en URSS, que les opinions politiques dissidentes soient jugées comme des troubles mentaux, et que les opposants soient internés de force dans des hôpitaux psychiatriques pour y recevoir un traitement, par exemple l'administration de neuroleptiques. Souvent, ceux-ci étaient désignés comme schizophrènes, c'est-à-dire souffrant d'incohérence et de fractionnement de la pensée, fréquemment associés à de la paranoïa. C'est très pratique : assimiler une pensée différente à de la folie, permet de la discréditer et de la marginaliser immédiatement ; il en va de même pour des comportements qui déplaisent. Une pratique réservée à la dictature soviétique ? Si en France, aujourd’hui, on n'interne pas les opposants pour folie, le Parti Médiatique n'hésite pas nous faire part de ses diagnostics.

Il y a plus de cinq ans, l'OPIAM soulevait déjà plusieurs cas de psychanalyse de Mélenchon, donc. Pour le journaliste Stéphane Alliès, Mélenchon est agressif envers sa corporation car il serait lui même un journaliste raté. Il n'aurait pas « dépassé le stade anal-sadique » dans Marianne, et serait un « névrosé » dans le même journal, qui n'hésite pas à faire appel à des psychanalystes pour « expliquer » sa façon de s'exprimer.

Cette pratique douteuse de la presse n'a pas dis-continué : en 2013, BFM TV réalisait une interview stupéfiante de Anna Cabana, alors reporter chez Le Point, et présentée comme un « décryptage du comportement » de Mélenchon :

BFM TV : « Vous voulez nous parler de Jean-Luc Mélenchon. Le coprésident du Parti de gauche radicalise son discours chaque jour davantage. À présent, il va jusqu'à insulter François Hollande. Est-il devenu fou ou est-ce une stratégie ?

Anna Cabana : « Sa stratégie, c'est de devenir fou

En 2017, donc quatre ans après, et parce qu'il avait utilisé un mot « mal calibré » selon lui même pour désigner l'homicide de Rémi Fraisse, RTL se demande si Mélenchon ne serait pas tombé dans la folie une deuxième fois : « Mélenchon est-il devenu fou ? ». Donc, d'après la statistique, en France, un Homme deviendrait fou toutes les 4 minutes environ. Pas de chance, cette Homme semble être Mélenchon !

Dans ce contexte de campagne électorale et d'actualité politique intense, les cas se sont multipliés. Quelques exemples :

Dans l'« heure des pros » (CNEWS, le 23 juin), consacrée ce jour à Jean-Luc Mélenchon, Pascal Praud demande à ses invités : « Existe-t-il deux Jean-Luc Mélenchon » ? Autrement dit, Mélenchon souffre dit de trouble dissociatif de la personnalité ? Daniel Schneidermann (et bien d'autres) approuvent ! Dans la même émission, il assume même « c'est précisément ce qu'on veut, c'est précisément une émission psychologisante » en répondant à Olivier Dartigolles (porte-parole du PCF) qui dit vouloir éviter ce genre de considérations.

Certains sont plus affirmatifs. Dans un article odieux, Ariane Chemin feint de s'interroger mais pour elle la nature pathologique de l'attitude de Mélenchon ne fait aucun doute :

Mais son mental, les logiques de ses éclats borderline, ses failles et ses forces, la part de mauvaise foi dans sa bonne foi, qui les perce à jour ?

Rappelons la définition du Larousse du trouble borderline ou « état-limite » :

« Structure pathologique de la personnalité caractérisée par la combinaison de troubles psychotiques, névrotiques et caractériels, auxquels sont juxtaposés des éléments normaux. »

Les références à l'univers des troubles mentaux, le champ lexical de la médecine sont en fait remarquablement courants lors des références à Mélenchon. Dans Valeurs Actuelles, Mélenchon est « enragé » (il a la rage). Pour Bruno Roger-Petit dans Challenges, il y a un « cas Mélenchon », comme il y a des cas de trouble maniaco-dépressif.

Quelle que soit la maladie qui le touche, elle semble être contagieuse, puisqu'on fait le même diagnostic pour ses proches dans les médias. Éric Coquerel en a récemment fait l'objet sur le « service public », à l'émission « Questions politiques » sur France Info TV. Son interview traquenard en présence, entre autres, de Nicolas Demorand et de Nathalie Saint Cricq - qui voulait « traiter » ceux qui n'étaient « pas Charlie » - a été méticuleusement analysée par Acrimed. Elle est un cas typique de psychiatrisation politique. Premier extrait, après qu'Éric Coquerel ait dénoncé (factuellement) l'attitude de certains journalistes envers Mélenchon :

Nicolas Demorand : « C’est un signe de paranoïa, un signe de paranoïa qui est une ouverture d’esprit hein, même les paranoïaques ont des euh... »

Éric Coquerel : « D’accord, là maintenant je suis paranoïaque ? »

Nicolas Demorand : « Bah oui parce que... »

Puis, plus tard, Nathalie Saint-Cricq est prise d'une obsession pour le mot obsession :

« Est-ce que finalement vous n’avez pas une obsession qui est le Parti socialiste, la gauche, de manière à la remplacer à l’Assemblée, on a très bien compris que vous vouliez être la force de l’opposition, et que cette obsession, c’est peut-être ce que veut dire notre auditeur, est-ce que cette obsession [...] »

Qu'on soit d'accord ou non avec les idées de Jean-Luc Mélenchon et Éric Coquerel, ces pratiques posent problème. Elle vont de la personnification du débat politique, certes, qui peut être naturelle du fait de nos institutions. Mais, et c'est grave, elles jettent le discrédit sur des représentants politiques par le vouloir d'une poignée de journalistes et éditorialistes qui s'arrogent l'espace médiatique, au mépris du message qu'ils portent. Ces méthodes sont insultantes, d'abord, et non propices à la création d'un espace serein de débat, alors que ce devrait être le rôle politique des médias ; mais surtout, elles sont démocratiquement nuisibles du simple fait qu'on puisse ainsi restreindre l'expression d'une sincère révolte à de la folie.

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