Oui, la France Insoumise est populiste. Et alors ?

La France Insoumise est régulièrement désignée péjorativement dans les médias et par ses adversaires politiques comme "populiste", au même titre que Donald Trump, Beppe Grillo, Marine Le Pen... Si le populisme est assumé, l'assimilation à des mouvements aussi radicalement opposés à la France Insoumise que le Front National révèle une certaine confusion voire un mépris dans l'analyse. Critique de la critique.

Balayons les commentaires récurrents

Avant de discuter les diverses attaques régulièrement portées contre le populisme, commençons par définir ce que nous appelons populisme. Pour nous, il s'agit de la distinction, et même en fait de l'opposition faite entre d'un côté, le peuple, et de l'autre, une caste aux intérêts contradictoires. Cette caste, nous la désignons "oligarchie", c'est-à-dire le groupe restreint (le "peu") qui se partage le pouvoir. Cette description n'est pas simplement le fruit d'une lecture dogmatique : elle découle de l'analyse d'une situation, dans laquelle les pouvoirs politique, économique et médiatique sont étroitement liés, de façon déconnectée du peuple. Armé de cette définition, nous pouvons déjà réfuter quelques éléments récurrents de la critique. Celle-ci est large : elle va de la droite, bien entendu, à la gauche.

Les populistes sont démagogues

Qu'est-ce que la démagogie ? On peut la définir comme le recours à des facilités afin d'emporter le peuple [1]. Le populisme serait-il par essence démagogique ? Je ne crois pas. L'oligarchie est une notion qui peut paraître assez abstraite : par construction, sa scission du peuple invisibilise ses incarnations matérielles. Quand François Hollande dit que la finance n'a ni nom, ni visage, c'est faux. Elle en a mille ! Mais ce qui est vrai, c'est qu'on les ignore. Parfois, certaines figures sont popularisées. C'est le cas, par exemple, de Liliane Bettencourt, grâce à l'affaire du financement de la campagne de Nicolas Sarkozy ; de Bernard Arnault, grâce au film Merci Patron. Il y a même des cas dans la haute administration, tel celui de Jean-Pierre Jouyet, emblématique du simulacre d'alternance entre la "droite" et la "gauche". Dans ce contexte, le populisme a pour ambition de dévoiler cette réalité, de montrer du doigt une aristocratie agissant parfois dans l'ombre. Cette démarche est, à mon avis, le contraire de la démagogie : c'est de la pédagogie. Il s'agit de dépasser les apparences, les illusions, de donner corps à une idée a priori abstraite, ce qui s'oppose assez clairement à une exploitation du simplisme : il faut déconstruire les mécanismes qui conduisent à la domination du peuple. Ainsi, la campagne de la Présidentielle a reposé sur un effort important d'éducation populaire, ce qui a nécessité l'investissement d'espaces d'expression hors des cadres traditionnels : vidéos sur Youtube (revues de la semaine et universités populaires), meetings de 90 à 120 minutes... Finalement, l'ambition populiste est la libération du peuple par l'élévation de son niveau de conscience.

Cela, bien sûr, ne signifie pas que la France Insoumise ne recourt jamais à la démagogie. Récemment, on a beaucoup parlé, par exemple, de la promesse de François Ruffin, fraîchement élu député, de se payer au SMIC. C'est, à mon avis, un cas de démagogie. Mais s'il l'a fait, c'était en guise de gage, de garantie à ses électeurs, afin de pouvoir amorcer une discussion avec eux, afin de prouver que non, il n'est pas dans une démarche d'enrichissement personnel. Mais alors, qu'y a-t-il de si dramatique ? Similairement, le dégagisme, incarné par le slogan "je vote, ils dégagent", rendait la participation jubilatoire. Si ce genre de pratiques et discours peuvent mobiliser, alors tant mieux.

Le populisme de la France Insoumise la rapproche du Front National

L'approche du peuple qu'a le Front National est tout à fait spécifique. Son périmètre est défini par un cadre culturel et ethnique restreint, correspondant à un imaginaire complètement fantasmé de ce que serait le peuple français. Cette une vision très "excluante", alors que la FI, elle, est universaliste. Par ailleurs, au-delà du discours poujadiste favorable aux artisans, aux très petites entreprises, contre la finance internationale, le "populisme" du Front National s'accommode très bien des éléments facilitant la condensation des pouvoirs, comme les institutions de la Vème République ou le capitalisme. L'opposition entre les deux approches est donc fondamentale.

La France Insoumise renonce à la lutte des classes avec le populisme

C'est une des critiques "de gauche" du populisme : l'opposition binaire entre "peuple" et "oligarchie" serait un renoncement à la thèse de la lutte des classes. Ce serait vrai, à mon avis, si elles étaient incompatibles. Or, dans un capitalisme de connivence où les mêmes personnes circulent entre les conseils d'administration et la haute fonction publique, où la porosité entre les figures médiatiques et politiques est si forte, alors ce milieu sociologiquement relativement uniforme apparaît comme une classe dominante surplombant toutes les autres. Le populisme de gauche ne renonce donc pas à la lutte des classes [2] : il admet cependant une mutation.

Reste alors à expliquer pourquoi une partie importante de la population semble souscrire à cet ordre, puisqu'après tout, c'est Macron qui a été élu, et lui et Fillon ont totalisé 44 % des suffrages exprimés au premier tour de l'élection Présidentielle. Et bien, tout simplement, parce qu'une partie conséquente de la population estime que sa situation est suffisamment bonne actuellement et que l'option de la continuité est la plus sûre. Ce sentiment est d'autant plus fort que la détresse et le nombre des classes défavorisées s'accroît. Celles-ci sont alors perçues comme une menace de laquelle il est nécessaire de se protéger. Emmanuel Macron a su récupérer l'électorat optimiste, quand l'électorat de François Fillon repose davantage sur les retraités, plus inquiets. Au final, il existe donc bien des classes en friction parmi "le peuple", mais le consentement voire l'adhésion de certaines à l'oligarchie n'est pas fondamental, il est en partie conjoncturel. La classe dominante, c'est celle de l'oligarchie.

Le populisme est dangereux car il divise

La stratégie de la France Insoumise est tout le contraire de la division : elle souhaite renforcer la conscience de soi du peuple français par l'intermédiaire d'un processus constituant aboutissant à la sixième république. Quant à l'"adversaire", l'oligarchie, il ne s'agit pas de le renverser par la force, mais de mettre en place une alternative qui l'affaiblisse considérablement en redistribuant le pouvoir politique (abolition de la monarchie présidentielle, démocratie participative et directe) et économique (plus de droits pour les travailleurs, plus de sociétés coopératives). Le problème ce sont nos institutions, c'est l'organisation de notre société. C'est le coeur du projet de la France Insoumise.

Au sein de la population, la stratégie populiste revendiquée de la France Insoumise n'a pas divisé. Son électorat à la Présidentielle est assez transverse parmi les catégories socio-professionnelles, malgré quelques excès chez les chômeurs par exemple. Une des rares variables déterminantes est l'âge. Sinon, il semble que cette stratégie pourtant clivante n'a pas isolé des catégories de la population. Aucun autre candidat au premier tour ne peut se targuer d'une telle transversalité.

Enfin, le populisme de gauche, s'il est la seule alternative populaire au populisme xénophobe de droite, est alors le meilleur moyen de contrer l'extrême droite en polarisant le débat politique autour d'un autre axe que la question culturelle et ethnique.

Le populisme, c'est le mépris des élites

Tout dépend évidement de ce qu'on appelle les "élites". Si "élites" désigne une fraction de la population cultivée, qualifiée, à la pointe dans son domaine technique ou intellectuel, alors il n'y a aucune connexion a priori avec l'oligarchie. De ce point de vue, les "élites" sont mêmes célébrées par la famille politique dans laquelle s'inscrit la France Insoumise, très attachée au progrès humain, aux exploits techniques, à la recherche...

Derrière la critique, le mépris du "peuple"

D'où vient la critique du populisme ? Souvent associée à la fois au Brexit et à l'élection de Trump, le populisme est devenu un fourre-tout pour désigner toute contestation d'un certain ordre. La "montée des populismes" est devenu une expression courante dans le médias, associée parfois à une "menace pour les démocraties", parfois à un risque pour l'Union Européenne. En réalité, comme je vais essayer de le démontrer à partir d'un exemple, la critique du populisme est en fait une validation de la réalité de la thèse sur laquelle il repose.

Le 12 juillet 2016, la rédactrice en chef du Guardian, Katharine Viner, publiait dans son journal un article intitulé "How technology disrupted the truth", c'est-à-dire en français "Comment la technologie a perturbé la vérité". Dans cet article, elle désigne la victoire du Brexit comme l'avènement de ce qu'elle appelle la "politique post-vérité", c'est-à-dire une façon de faire de la politique au mépris de la "vérité". Un coupable - parmi d'autres - est désigné : ce sont les réseaux sociaux. Ceux-ci permettent en effet de s'affranchir des médias traditionnels, et donc de dépasser leur verticalité qui découle de la scission entre ceux qui produisent le contenu et ceux qui le consultent. Il n'y a pas de telle scission dans les réseaux sociaux. Pour la journaliste, cette transformation, couplée à l'affaiblissement de la presse en général, a pour conséquence qu'"il n'y a plus de consensus sur ce qu'est la vérité". C'est la perte de consensus sur les faits, ce qui est vrai et ce qui est faux, du fait de la rupture de cette verticalité, qui constituerait un problème politique majeur. L'ampleur du phénomène est alors justifiée par les conséquences qui lui sont attribuées, dont le "Brexit", que les britanniques auraient choisi sur la base d'éléments farfelus. Ces options sont ainsi qualifiées de "populistes". Extraits :

[...] without the flow of information gained through extensive research, and without the stimulation of arguments based on an expertise that doesn’t come cheap, public communication loses its discursive vitality. The public media would then cease to resist populist tendencies, and could no longer fulfil the function it should in the context of a democratic constitutional state.

On résume :

  • Le peuple se réapproprie les moyens de production et de diffusion de l'information.
  • Cela contribue à l'affaiblissement des médias traditionnels et de leur autorité supérieure.
  • Par conséquent, cela brise le consensus sur ce qui relève du vrai et du faux : il faut cette verticalité et cette indépendance pour créer du commun.
  • Finalement, les choix politiques de la population en sont affectés.

Cet argumentaire, donc, montre bien qu'il existe une hiérarchie entre "le peuple" et une classe supérieure (la corporation journaliste dans le cas présent) qui est gênée dans son rôle de figure d'autorité et sa mission de guide notamment par l'importance croissante des réseaux sociaux plus horizontaux [3] dont le contenu lui échappe.

La thèse est douteuse : on pourrait opposer que ce n'est pas l'absence de consensus sur ce qui relève de la vérité qui amène à des décisions politiques regrettables, mais surtout l'absence de disensus politique dans la sphère médiatique qui empêche d'envisager d'autre alternative au néolibéralisme que les options d'extrême droite. Mais surtout, on voit bien comment les "tendances populistes" sont désignées comme un phénomène naturel en résistance avec les efforts d'une minorité (celle qui détient les médias) pour les contrer.

Autre exemple, qui peut aussi paraître anecdotique, mais à mon avis lourd de sens. En janvier 2017, suite à la victoire de Trump à l'élection présidentielle américaine, C polémique (France 5) avait consacré une émission à l'événement intitulée "Le peuple a-t-il toujours raison ?". Vraisemblablement, on part du principe qu'il a eu tort en élisant Trump. Mais si le peuple n'a pas raison, qui a raison ? On voit bien que la question implique que si ce n'est pas le peuple, ce doit être autre chose, une minorité - peut-être les "experts" - qui de fait obtiendraient un statut particulier et une supériorité sur le peuple.

Il me semble que ces exemples de réprobation du populisme dans le discours médiatique révèlent bien ce dont il s'agit en réalité : le mépris du peuple, qui se trompe, qui a besoin d'être guidé, dirigé, et donc, d'une oligarchie. Finalement, il n'y a pas plus populistes que les anti-populisme !

[1] L'étymologie des mots populisme et démagogie est quasi-identique. La distinction peut paraître assez artificielle : je me suis référé à celle du dictionnaire.
[2] Il est vrai que la France Insoumise met en avant dans son discours "l'intérêt général humain", au-delà des contradictions internes (luttes de classes). La raison est simple : c'est la base de sa pensée humaniste et universaliste.
[3] L'horizontalité des réseaux sociaux est limitée, il existe toujours une hiérarchie entre ceux qui produisent le contenu et ceux qui le possèdent (qui détiennent les bases de données). Ce n'est pas pertinent ici.
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Jean-Luc Mélenchon au côté de Chantal Mouffe, philosophe et théoricienne du populisme de gauche, lors de la manifestation pour la 6ème République du 18 mars 2017.

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