Mélenchon contre les médiacrates : le pire de la campagne (1/2)

Lorsque l'enjeu est trop grand, comme lors du référendum de 2005, les médiacrates perdent tout sens de la mesure. Ils s'adonnent alors à un bourrage de crâne éhonté et décomplexé, quitte à se ridiculiser et se discréditer complètement. Les élections présidentielle et législatives n'y ont pas échappé : c'est l'occasion d'en faire le bilan et de revenir sur le pire de cette campagne.

Mélenchon doit participer à la primaire

Le premier épisode de la comédie, et peut-être l'un des meilleurs, est celui de la primaire du Parti Socialiste, souvent prétentieusement qualifiée par ses organisateurs et par la presse de "primaire de la gauche" (mais sans le PG, les Verts et les communistes). Rappelons le principe : on organise une élection pour déterminer qui sera le candidat à la présidentielle parmi plusieurs prétendants, de Hamon à Valls en passant par De Rugy - ces deux derniers violeront plus tard leur engagement de soutenir le vainqueur -, qui n'ont rien en commun à part leur appartenance au PS ou à l'un de ses satellites. Peu importe les contradictions énormes entre les idées politiques de chacun d'entre eux : à la fin de la primaire, tout le monde derrière le vainqueur ! Cette grotesque mise en scène était bien évidement vouée à l'échec, mais c'était sans importance pour les psalmodieurs de l'unité. Mélenchon, qui lui avait senti l'arnaque que contenait une "primaire de la gauche" dont on ne savait alors rien sauf qu'elle serait taillée pour Hollande, avait préféré appeler tous ceux qui étaient intéressés à construire un programme autour de sa candidature. Aussitôt, la presse s'était indignée, comme le rapportait l'OPIAM : Mélenchon y allait "seul dans son couloir" (Libération), et préférait rester "tout seul" (Europe 1), "sur son petit cheval" (Challenges), tourtant ainsi le dos à la "gauche du possible" - comprendre la droite -(La dépêche du Midi).

Le summum de cet épisode fut atteint lors d'une séquence surréaliste le 27 novembre 2016, alors que Jean-Luc Mélenchon était interviewé sur France 2 pour réagir à la conclusion de la primaire "de la droite et du centre". Daniel Cohn-Bendit était l'invité de Laurent Delahousse - on ne voit pas trop pourquoi mais peu importe. Celui-ci en profite donc pour interpeller Mélenchon en ces termes bienveillants :

Transcription écrite :

Daniel Cohn-Bendit : "Jean-Luc, Jean-Luc. Si tu te présentes à la primaire tu peux la gagner"

Jean-Luc Mélenchon : "Est-ce que vous pouvez m'appeler par mon nom et pas par mon prénom. Nous ne sommes pas amis, vous le savez, ne jouons pas la comédie"

DCB : "Va te faire voir"

JLM : "Appelez moi par mon nom s'il-vous-plaît"

DCB : "Non j'ai pas de question à lui poser [...] On s'est toujours tutoyés, s'il a pas envie qu'il aille tutoyer Castro et qu'il me foute la paix"

JLM : "Voilà... Moi je ne vous avais rien demandé monsieur Cohn-Bendit. Gardez votre calme ça vaudrait mieux pour tout le monde"

DCB : "Je suis calme. Vous êtes incroyable monsieur Jean-Luc Mélenchon. Vous êtes vraiment... Vous vous prenez pour quelqu'un que vous n'êtes pas monsieur Mélenchon"

Bien sûr, le "journaliste" du "service public" Laurent Delahousse s'est empressé de présenter ses excuses à... Daniel Cohn-Bendit ! "Le débat n'était pas possible ce soir, désolé Daniel Cohn-Bendit". En effet, le débat n'est pas possible avec quelqu'un qui vous enjoint à "aller vous faire voir" quand vous demandez le minimum de respect auquel vous avez droit. Réaction de la presse ? Je vous rassure, Patrick Cohen n'a pas demandé à Daniel Cohn-Bendit "à quoi ça sert les invectives en politique". Il sait être docile dans certaines circonstances, comme lorsqu'il reçoit Marine Le Pen. En revanche, le quotidien "de référence" Le Monde n'a pas manqué de rappeler fièrement dans un article que les deux hommes s'étaient déjà tutoyés en 2009. Petit oubli du quotidien : depuis, DCB n'a eu de cesse de l'insulter. "Jean-Luc Mélenchon va labourer sur les terres du Front National", "il a un emploi fictif" (au parlement européen), "il faisait partie de la secte la plus débile [...] y a des gens qui dans la jeunesse peuvent être un peu débiles [...] mais lui il a pas changé", "il est scotché dans les années 30", "Mélenchon au pouvoir il mettrait tous les Mélenchon en taule", "c'est une poule mouillée". Pour les journalistes qui tendent le micro à cet énergumène et qui reprochent à Mélenchon le moindre de ses mots un peu forts, ces insultes ne posent aucun soucis, car ils n'hésitent pas à prononcer ou écrire les mêmes à longueur de temps.

Mélenchon doit se retirer au profit de Benoit Hamon

Le 29 janvier 2017, Hamon remporte la primaire face à Valls. Considéré comme le candidat le plus à gauche, sa victoire est jugée comme une surprise qui peut gêner Mélenchon. Il avait d'ailleurs promis dans sa campagne de faire un geste vers lui en l'appelant "dès le lendemain du second tour". Pour dire quoi ? Jouissant d'un "effet primaire" - même si celle-ci a très peu mobilisé et se révèle être un échec, il dépasse Mélenchon dans les sondages d'opinion que la presse commente à longueur de journées sans discernement. Très vite, celui-ci est sommé de justifier le maintien de sa candidature à chaque intervention dans la presse, qui ne veut pas parler des désaccords fondamentaux entre les deux candidats, ou du fait qu'Hamon n'est même pas en mesure de proposer une majorité le soutenant n'ayant pas la main sur les investitures du PS. Toutes ces contradictions ne semblent pas déranger, surtout si c'est l'occasion d'exiger de Mélenchon qu'il s'efface derrière une gauche bien lisse, atlantiste et eurobéate à souhait.

Les journalistes, évidement, ne pouvaient pas effectuer ces injonctions au désistement eux-mêmes. Ils ont donc recouru à l'astuce du "témoin", qu'il soit auditeur ou invité. Le principe est simple : on choisit une personne non-journaliste qui est d'accord avec nous et on lui fait dire ce qu'on pense à notre place. Cela permet de se dédouaner, de prétendre à la neutralité, tout en faisant croire que l'opinion véhiculée est représentative. Problème : il faut que celui-ci coopère, pour qu'on comprenne bien. Parfois, il faut donc l'aider un peu. Voire beaucoup. Et là, ça peut devenir ridicule.

Un cas notable est celui de l'émission politique du 23 février sur France 2, présentée par David Pujadas et Léa Salamé. L'émission commençait juste après que Jadot ait été invité au 20h de France 2 à annoncer un accord de désistement envers Hamon, alors même que, léger détail, le vote des adhérents pour valider l'accord n'avait pas encore eu lieu. Donc, Mélenchon fut obligé de s'exprimer pendant plusieurs minutes en début d'émission pour réagir à la volée à cet événement, afin de justifier sa candidature. Mais le meilleur moment fut celui de la discussion avec l'invité mystère, Philippe Torreton. Le problème, c'est qu'il ne fut pas très obéissant, et il semblait tarder à demander à Mélenchon de se retirer. Du coup, Pujadas fut obligé d'insister :

« Et là qu’est-ce que vous demandez à Jean-Luc Mélenchon ? » « Vous avez peut-être quelque chose à lui dire à lui directement » « [M. Torreton] ne vous a pas encore interpellé »

Finalement, il perd patience et craque :

« Quand nous avons préparé cette émission, vous avez dit, je voudrais que Jean-Luc Mélenchon mesure bien la responsabilité qui est la sienne, et peut-être que c’est à lui de faire le premier pas [ndlr : se désister] pour une candidature unique », « Peut-être que vous avez changé d’avis ».

Peut-on faire plus ridicule ? Le matin même, Patrick Cohen, sur la radio "de gauche" France Inter, avait peut-être réalisé l'exploit. Eric Coquerel était l'invité du 7-9 dont la mission première, rappelons-le, est d'inoculer leur dose matinale de néolibéralisme aux auditeurs. Problème : les docteurs de l'opinion de la station ont parfois la main lourde et leur thérapie par mithridatisation peut dégénérer en overdoses, surtout en période électorale. Alors, le coordinateur du Parti de Gauche dut répondre pas moins de quatre fois à la question "pourquoi deux candidatures et pas une", une fois posée par Patrick Cohen, puis trois fois par des auditeurs - un hasard sans doute. Petit montage de cette manœuvre grossière et symptomatique d'un service public à la dérive :

Le 11 mars, sur On n'est pas couché, Laurent Ruquier a également ajouté sa pierre à l'édifice en demandant en boucle à Mélenchon "pourquoi il ne dépassait pas les 11 %". Peut-être parce qu'il doit passer son temps à justifier sa candidature au lieu d'aborder les sujets de fond ? Extraits :

Dans un tweet depuis supprimé, le chroniqueur Christophe Conte révélait qu'un sondage interne effectué parmi la rédaction des inrockuptibles donnait 46 % des voix à Hamon et 24 % à Mélenchon. Or, on sait ce qui est advenu : Mélenchon a récolté 19,6 % des suffrages exprimés, et Hamon seulement 6,36 %. C'est bien sûr le droit de la rédaction des inrocks de voter deux fois plus pour le candidat du PS que pour celui de la France Insoumise, mais on comprend ainsi mieux comment une certaine presse "de gauche" a fini par être désavouée et abandonnée par un électorat avec lequel elle n'est manifestement plus en phase.

Si Hamon s'était désisté, peut-être aurait-on eu un candidat de gauche au second tour. Patrick Cohen est alors obligé, pour la forme, de lui poser la question de sa responsabilité après le premier tour. Mais sans bien sûr cacher son mépris pour Jean-Luc Mélenchon :

Mélenchon doit s'expliquer sur l'ALBA, dénoncer le Vénézuela et s'excuser auprès des journalistes

À partir de la semaine du 18 mars, date du rassemblement pour la sixième république, Mélenchon remonte dans les sondages. Début avril, il atteint le niveau de Fillon, et approche les 20 % d'intentions de vote. Jusqu'alors simplement méprisé par le Parti Médiatique, il devient dangereux, en tant que prétendant sérieux au second tour. On observe alors un déchaînement tout à fait spectaculaire des médias, unis pour enrayer son ascension, assez similaire à ce qu'on a pu observer lors de la campagne du référendum de 2005, quand le "non" avait dépassé le "oui" pour la première fois dans les sondages. On avait également observé ceci en 2012, La presse de droite, évidement, brandit alors le péril rouge. Ainsi, Les Échos, le journal de Bernard Arnault, met en garde contre le "risque Mélenchon" qui inquiéterait soudainement les marchés financiers en arguant que le "spread" [1] entre l'Allemagne et la France augmente - peu importe que les variations soient chaotiques depuis le début de la campagne et que l'augmentation mise en avant est du même ordre de grandeur que ces fluctuations incessantes. Le Figaro titre lui à la une "Maximilien Ilitch Mélenchon". C'en est presque flatteur ! Ruth Elkrief n'y va pas non plus avec le dos de la cuillère sur BFMTV : "Mélenchon, c'est l'URSS des années 50". Mi-Staline, mi-Khrouchtchev.

En parallèle, le service public trouve un épouvantail parfait : l'ALBA. L'Avenir en commun prévoit en effet de rejoindre la désormais fameuse Alliance Bolivarienne, qui est une coopération non commerciale et non militaire des pays d'Amérique du Sud et des Caraïbes. Loin d'informer sur la nature de cette Alliance, en parlant par exemple de l'opération miracle qu'elle a mené pour soigner deux millions de personnes de la cataracte, Patrick Cohen et ses confrères préfèrent effrayer en listant ses pays membres comme le Vénézuela ou ses pays observateurs et ex-observateurs comme l'Iran ou la Russie. Bien sûr, les mêmes journalistes n'ont pas été indignés d'apprendre en 2016 que la France avait signé des contrats commerciaux avec l'Iran à hauteur de 15 milliards d'euros, ou qu'un bras droit de Macron avait participé à la campagne de Maduro au Vénézuela.

Autre épisode édifiant relatif à l'ALBA : le dessinateur Joann Sfar - qui avait écrit en 2013 que "Le vocabulaire de Mélenchon rappelle Mussolini" et qu'il n'était "plus humaniste" - publie sur sa page Facebook, suivie par quelques dizaines de milliers de personne, une espèce de gloubiboulga confus pour s'en prendre à cette mesure du programme : "De quoi on parle? De quitter l'OTAN et de s'allier militairement et diplomatiquement à l'Iran, la Chine et le Vénézuela.". Bon, on ne lui en veut pas de n'avoir rien compris à ce point, après tout les médias n'ont pas vraiment fait de travail de "pédagogie" sur le sujet. Mais voilà : des militants et des sympathisants n'ont pas apprécié que soient propagées de telles bêtises sur une page à audience importante, et ont osé "fact-checker" le dessinateur, qui n'a pas apprécié. Pour se défendre de quelques commentaires sur sa page, il a donc... envoyé une tribune à charge au Monde, qui s'est empressé de la publier en accès libre. Les articles de presse se multiplient et dénoncent le "harcèlement" (L'Express) des "trolls" (Ouest-France). Bref, à quelques jours du vote, pour se défendre de commentaires qui lui faisaient remarquer sa mauvaise foi, on lui offre une tribune sans commune mesure avec l'"attaque" donc il a été "victime" (Le Monde).

Acrimed a consacré plusieurs articles au déferlement médiatique des dernières semaines. Ci-dessous, un montage de moments télévisuels bien représentatifs du phénomène réalisé par l'association de critique des médias :

Mélenchon doit appeler à voter Macron

Le soir du premier tour, Jean-Luc Mélenchon a fait quelque chose de terrible et d'impardonnable pour le Parti Médiatique : il n'a pas exhorté ses électeurs à voter au second tour pour son candidat, Emmanuel Macron. Certes, cela était un engagement de longue date, de ne pas appeler à voter pour un candidat au second tour si celui de la France Insoumise était éliminé. Certes, les porte-paroles du mouvement et Mélenchon lui-même ont bien répété "pas une voix pour le Front National". Certes, appeler à voter Macron n'aurait sûrement eu aucun effet, et de toute façon la victoire lui était acquise. Mais le Parti Médiatique aurait aimé voir Mélenchon abjurer, et son refus de lui accorder ce plaisir malsain lui a été insupportable. Petit florilège de réactions bien gratinées comme il faut :

Le périlleux « ni-ni » de M. Mélenchon [...] Le candidat de La France insoumise a confirmé, vendredi, qu’il ne donnerait pas de consigne de vote pour le second tour de l’élection présidentielle. (Le Monde, alors même qu'il y a bien consigne - ne pas voter pour le FN - et donc pas de ni-ni. C'est donc simplement diffamatoire.)

« En refusant de choisir entre Macron et Le Pen, Mélenchon est devenu l’idole de la droite identitaire tout en étant salué par le FN. » (Challenges)

Thomas Legrand nous met en garde :

"[Cette] attitude peut faciliter la jonction impossible, devenue envisageable, entre les deux ‘non’ du référendum de 2005.".

Pour Sylvain Courage, rédacteur en chef à l'Obs, Mélenchon "révèle ainsi la nature antidémocratique de son projet" - car ne pas tordre le bras des électeurs est anti-démocratique, c'est bien connu - et il n'a pas de "couilles".

Pour Pierre Bénichou à On n'est pas couché, Mélenchon est même "un ennemi de la démocratie". Il est appuyé par Yann Moix qui le qualifie de "petit dictateur de carton-pâte". Pour Vanessa Burgraff, bien connue pour ses éclairs de génie, "il n'a même pas reconnu tout de suite les résultats" - alors qu'il a bien dit qu'il attendait lesdits résultats, plutôt que de s'exprimer sur la base d'estimations qui s'étaient trompées de deux points en 2012.

La haine des médiacrates n'a d'égale que leur paresse intellectuelle : aussi, ceux-ci sont incapables de comprendre que pour détourner les classes populaires du Front National, la stratégie qui consiste à en faire l'ennemi du "système" en érigeant contre lui des barrages républicains n'est peut-être pas la meilleure. Le comble du ridicule fut ainsi atteint avec le concert antifasciste "contre le Front National" organisé Place de la République, en plein coeur de Paris, où le score de Macron atteindra 90 % au second tour. Voilà le genre de spectacle absurde qu'attend le Parti Médiatique alors même que le reste du temps, c'est lui qui déroule le tapis rouge aux portes-paroles du Front National et à leurs idées, quitte à laisser dire dans leurs pages que Marine Le Pen est "le seul recours à gauche" (Le Nouvel Observateur). Ou à produire des infographies qui deviennent plus tard des tracts du Front National (France 2).

On pensait donc avoir tout vu, pendant cette campagne de la Présidentielle. Mais les législatives nous réservaient bien des surprises... C'est l'objet billet suivant (deuxième partie).

[1] Le spread fait référence ici à l'écart de taux entre les obligations à 10 ans en France et en Allemagne

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