Mélenchon contre les médiacrates : le pire de la campagne (2/2)

(Suite de la première partie). Lorsque l'enjeu est trop grand, comme lors du référendum de 2005, les médiacrates perdent tout sens de la mesure. Ils s'adonnent alors à un bourrage de crâne éhonté et décomplexé, quitte à se ridiculiser et se discréditer complètement. Les élections présidentielle et législatives n'y ont pas échappé : c'est l'occasion d'en faire le bilan et de revenir sur le pire de cette campagne.

Mélenchon est parachuté

Afin de "mener la bataille", il est rapidement décidé que Mélenchon sera candidat aux législatives, et plus particulièrement dans la quatrième circonscription des Bouches du Rhône, c'est-à-dire dans Marseille. Problème : Mélenchon n'est pas Marseillais "de souche". Sa candidature est alors présentée partout dans la presse - tellement partout qu'on ne saurait faire de citations - comme un "parachutage", version poudrée et parfumée du "on est chez nous". On rappelle à nos amis journalistes qu'un député de la Nation vote les lois de la Nation, que son mandat est donc national et que rien n'exige qu'il soit "originaire" de sa circonscription. Et, enfin, que Mélenchon ayant obtenu un score de près de 40 % là où il souhaite se présenter, il est légitime qu'il soit candidat puisque les électeurs l'apprécient. Mais pour ces journalistes heureux qui sont nés quelque part et qui emploient régulièrement le mot « fief » ou qui parlent comme le FN, l'origine n'est pas un détail.

Ce n'est pas le seul reproche qui est fait à Mélenchon sur sa candidature. On l'accuse en effet de préférer s'attaquer à la gauche qu'au FN, puisque cette circonscription appartiendrait à Patrick Mennucci (PS) et il ne faudrait quand même pas lui piquer. "Vous auriez pu retourner à Hénin-Beaumont… [...] C’est-à-dire qu’il ne faut plus combattre le Front national, forcément ?" l'interroge Léa Salamé lors de l'Émission Politique du 18 mai. Elle semble ignorer qu'il y a bien un candidat du FN dans la quatrième circonscription de Marseille, comme elle oublie qu'il y a un candidat de la France Insoumise dans la onzième circonscription du Pas-de-Calais (Jean-Pierre Carpentier), à Hénin-Beaumont. D'ailleurs, la journaliste du service public devrait se garder de donner des leçons de ce point de vue : ses confrères de France 3 ont en effet refusé d'inviter Jean-Pierre Carpentier au débat des législatives quand son parti y est arrivé second à la présidentielle, alors qu'ils ont invité les candidats ultra minoritaires du PCF et d'EELV. Rappelons par ailleurs qu'en 2012, Mélenchon avait déjà fait l'objet d'un procès en parachutage à Hénin-Beaumont et que le Parti Médiatique jubilait de le voir "mis au tapis", "KO", "dans les cordes" et "étrillé" par Marine Le Pen :

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Mélenchon est un gourou et la France Insoumise une secte

Mélenchon est un bon orateur, et ses talents tribunitiens sont appréciés à gauche, puisqu'il sait dire en public la colère, l'indignation et les revendications de ses sympathisants. Ceci, bien sûr, est insupportable pour la presse et plus particulièrement celle "de gauche". Ainsi, Libération publiait déjà en 2012 à propos de lui qu'"il suscite à la gauche de la gauche un authentique culte de la personnalité". C'est bien pratique : cela permet d'insulter simultanément Mélenchon et ses électeurs réduits au rang de "groupies". Cette rhétorique a franchi un cap durant la campagne des législatives. Cette fois, l'accusation s'étend à la France Insoumise, comparée à une "secte" dirigé par le tyran Mélenchon, "chef des insoumis" pour Rachid Laïreche (Libération) qui reprendra cette expression dont l'ironie ne vous aura pas échappée une dizaine de fois en un mois de campagne.

Le 26 mai, Ariane Chemin publie dans Le Monde Magazine un papier abject intitulé "Qui est vraiment Jean-Luc Mélenchon ?". Bon, en toute franchise, on ne s'attendait pas à un article dithyrambique. Mais, dans celui-ci, l'auteure arrive quand même à nous surprendre en repoussant toutes les limites de l'indécence. Ça commence avec une affirmation non sourcée (et donc immanquablement fausse pour ne rien gâcher) pour expliquer que Mélenchon est mégalomaniaque, ses partisans assez stupides pour penser qu'il aurait pu gagner et aussi pour se payer un petit point Chavez au passage :

Ils y croyaient tant qu’une « chaîne du président », interactive, était à l’étude. Le nouveau chef de l’État, Jean-Luc Mélenchon, 65 ans, s’y serait exprimé une fois par semaine, comme le président du Venezuela, Hugo Chavez, le dimanche à 11 heures dans « Aló Présidente », mais aussi Evo Morales en Bolivie ou Rafael Correa en Équateur.

Jusque là, pas grand-chose de nouveau me direz-vous. Mais voilà, la "journaliste" trouve pertinent d'évoquer la cérémonie funéraire dédiée à François Delapierre (alors secrétaire national du Parti de Gauche) en ces termes :

Le rituel a été calé à l’hôpital par Jean-Luc Mélenchon et le défunt. Cette marche en rang est riche de sens : transmission, solidarité. Pour certains dans la foule, elle signe aussi au grand jour un « groupe sectaire » – « tous les codes pour maintenir un clan homogène et très radicalisé », suggère un membre de l’assistance d’alors, aujourd’hui encore un peu glacé.

Expliquons à la "journaliste" que toutes les cultures du monde, religieuses ou non, observent des rituels funéraires. On observent même des comportements spécifiques chez certains animau ! Mais, tout est bon pour taper sur les membres du Parti de Gauche. Y compris les commentaires en "off" d'une personne qui les avait probablement faits à des fins politiques - un peu comme Ariane Chemin, en fait.

Bien sûr, le "service public" et sa station de gôche France Inter se sont régalés de l'article. Hélène Jouan juge alors opportun d'en citer les passages reproduits ci-dessus dans sa revue de presse, alors même que l'actualité est dense en cette campagne électorale.

Mélenchon et Cazeneuve : apothéose et bouquet final

En pleine campagne, Bernard Cazeneuve accuse Jean-Luc Mélenchon d'avoir "refusé de prendre position contre l'extrême-droite". Bien évidement, c'est faux : « zéro voix pour le FN », avait-il martelé, mais ce ne sont pas les désintoxicateurs de Libération, les décodeurs du Monde ou les décrypteurs du Lab qui allaient corriger, alors que leurs confrères propageaient les mêmes sornettes. Agacé, Mélenchon ajoute alors rapidement, au milieu d'un discours de plus d'une heure, et alors même qu'il en a donné une douzaine en quelques jours de campagne éreintants, que l'ex premier ministre était « celui qui s'est occupé de l'assassinat de Rémi Fraisse ». En effet, Bernard Cazeneuve s'est bien occupé du dossier de l'homicide, étant ministre de l'intérieur à l'époque. Il le revendique d'ailleurs avec fierté : "Ce ne sont pas les attentats qui m'ont fait gagner le respect de mes hommes, mais bien Sivens". Pourtant, les journalistes volent au secours de Cazeneuve (ou plutôt, à l'assaut de porte-parole des insoumis) : « Mélenchon est-il devenu fou ? » sur RTL ; « Mélenchon : l'excès de trop ? » sur LCI. Reconnaître que le terme d'"assassinat" était mal calibré et requalifier d'homicide n'aura pas suffi : la meute des chiens de garde a trouvé là un os qu'elle n'est pas près de lâcher. Ainsi, Jean-François Kahn n'hésite pas à comparer Mélenchon à "Jacques Doriot", un collaborationniste fasciste. Bruno Roger-Petit, dans Challenges, publie un article absolument fantastique, une merveille du genre. Citations :

Jean-Luc Mélenchon accuse Bernard Cazeneuve d'avoir une part de responsabilité dans la mort de Rémi Fraisse, à Sivens, en 2014. Cette polémique révèle le tournant gauchiste de la France insoumise, bien loin de la campagne hugolienne de la présidentielle.

Le formidable intellectuel de la campagne présidentielle, hugolien et jaurésien, réincarnation de la figure de l'Instituteur de la IIIe République, s'est mué en tribun identitaire et sectaire pour les élections législatives. Déroulède gauchiste nationaliste et populiste, Mélenchon ne sème plus le grain qui lève en mai et se récolte à l'été, mais la colère qui prospère sur le désespoir et ne produit que de la haine.

(On rappelle au passage que Déroulède, militant de la droite nationaliste, a participé à la répression meurtrière de la Commune, quand Mélenchon la célèbre régulièrement et chante souvent l'Internationale)

En attendant, le cas Mélenchon est préoccupant. Il dit que le leader de la France insoumise est entrée dans une logique politique sectaire, décidé à rompre toute attache avec les partis républicains modérés. Il dit aussi le processus d'extrême-gauchisation d'une partie de la société politique française.

Retour de l'agitateur de foules haineuses, grand manipulateur de passions tristes, entre Déroulède et Chavez.

Mélenchon et sa VIe République, sa constituante, sa France insoumise, son attachement à l’alliance bolivarienne, la secte de ses militants, c’est la promesse de la mort de la gauche au pouvoir pour des décennies.

Le prix à payer du splendide isolement politique prôné par Mélenchon. Ici apparaît la vérité politique de l'homme et ce qu'il emporte avec lui. La réalité du Déroulède gauchiste Mélenchon, c’est la vanité.

Il est en effet beaucoup plus confortable pour ces éditorialistes militants d'injurier de façon outrancière Jean-Luc Mélenchon que d'enquêter en détail sur les conditions de la mort de Rémi Fraisse. Qui l'a vraiment fait, à part Reporterre ? Les journalistes étaient plus nombreux pour faire le SAV de la politique autoritaire du gouvernement Valls...

La propagande déchaînée du Parti Médiatique aura-t-elle eu un effet sur les élections ? Difficile de répondre. En tout cas, elle aura sans doute contribué à mieux dévoiler la teneur politique du rôle de la presse, son militantisme, et aura sûrement aggravé la défiance envers elle - en 2014, près de 80 % des Français disaient ne pas avoir confiance en les médias ! Cela nous conforte dans l'idée que la stratégie de la France Insoumise de contournement des médias officiels est la bonne.

Illustration de FabLab

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