Emmanuel Macron ou la révolution à l'envers

On a élu un roi

Nous sommes le soir du 7 mai 2017. Emmanuel Macron a écrasé sa rivale au second tour de l'élection présidentielle : avec 66 % des suffrages exprimées en faveur de l'un ou l'autre des candidats, Marine Le Pen est mise au ban. On assiste alors, pas trop rassurés, plutôt résignés, à la fascinante mise en scène de cette victoire actée depuis au moins deux semaines. Deux semaines, bien sûr, à supporter les injonctions des antifascistes d'entre-deux-tours en général plus connus pour leur soutien à l'ex ministre que pour leur combat contre la famille Le Pen. Injonctions futiles tant ils avaient trouvé en elle le parfait épouvantail, assez xénophobe pour repousser les plus diplômés, assez europhobe pour effrayer les retraités, et si mauvaise actrice que la supercherie fut lamentablement dévoilée au débat du mercredi.

Toujours est-il, que sous nos yeux désabusés se déroulaient des images dont le sens aurait du nous saisir. Emmanuel Macron venait de se voir confier l'immense pouvoir qu'est celui du Président de la cinquième République Française. Et quel décor a choisi notre nouveau Président pour ce spectacle ? Le Louvre, résidence historique du Roi Soleil, et sa pyramide de verre aux relents pharaoniques. Le tout, bien sûr, sur l'air de l'ode à la joie : ce n'est pas innocent, nous le verrons plus loin. Cette cérémonie, cependant, n'était qu'un avant-goût, le couronnement n'ayant en effet lieu qu'une semaine plus tard, le 14 mai. Le monarque défilait, sans ferveur populaire, la foule était absente le long des champs-Élysées. Les rituels usuels de la passation de pouvoir, dans ce contexte, prenaient un sens tout particulier. L'image du nouveau Monarque assis sur son trône doré en est la paroxystique illustration. On pourrait croire à un fantasme, créé de toute pièce par des médias fascinés, en totale béatitude. Or, ce n'est pas le cas : c'est un choix assumé de Macron. Il veut être le roi dont les français ont besoin, comme il l'avoua lui même en Juillet 2015 dans un entretien pour Le1Hebdo [1] :

"La démocratie comporte toujours une forme d’incomplétude, car elle ne se suffit pas à elle-même. Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du Roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le Roi n’est plus là !"

Un an plus tard, il s'enquit [2] :

"François Hollande ne croit pas au "président jupitérien". Il considère que le Président est devenu un émetteur comme un autre dans la sphère politico-médiatique. Pour ma part, je ne crois pas au président "normal"."

Certes, c'est donc lui qui introduisit en premier le terme "Jupitérien" [3], mais la presse fit rapidement sienne de cette formule.

On moquait les nôtres qui parlaient de "monarchie présidentielle". Mais il faut bien le reconnaître : nous ne pensions pas que la réalité nous donnerait raison à ce point. On a élu un roi.

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Un monarque porté au pouvoir par une minorité et des institutions agonisantes

Nos institutions ont ceci de fantastique qu'elles sont capables de conférer les pouvoirs les plus importants - la lecture de l'article 16 de la constitution donne une idée de leur mesure - malgré un mode de scrutin binaire et sans nuance, puisque l'essentiel des tenants du pouvoir exécutif et législatifs sont élus à l'issue d'un second tour les opposant en général à un seul candidat. De cette façon, Emmanuel Macron, a été porté au plus haut du pouvoir sans la moindre adhésion. Ainsi, selon une enquête de Viavoice [4], seuls 58 % de ses électeurs du premier tour ont voté pour lui par conviction. Ce taux s'élève, à titre de comparaison, à 84 % chez les électeurs de Mélenchon. Dès le premier tour, le vote Macron est fragile. En multipliant le taux d'adhésion aux nombres de suffrages recueillis par chaque candidat, on s'aperçoit que le Roi Jupitérien n'arrive que quatrième en terme d'adhésion. Alors qui a voté pour lui ? On retiendra quelques chiffres assez éloquents : 35 % des votes chez les CSP+. 15 % chez les ouvriers. 37 % des suffrages exprimés chez les votants du "oui" en 2005. 50 % de ses électeurs du premier tour qui estime que leur situation personnelle s'"améliore sur le long terme" contre une dizaine de pourcents environ chez les électorats des autres candidats. Les français dont les revenus excèdent 3500 euros mensuels - les 13 % les plus riches donc - ont eu voté à 36 % pour le successeur de Hollande.

Bref, Macron a été porté au second tour par une minorité de français qui vont bien, qui sont plutôt aisés, optimistes, aidés par une frange de la population hésitante et rebutée à la fois par le fascisme du Front National, l'ALBA de Mélenchon, et les turpitudes judiciaires de Fillon, véritable feuilleton à la "Plus Belle La Vie" qui a occupé l'espace médiatique en guise de débat national de campagne. Et puis on ne saurait remercier les médias et en particulier Le Nouvel Obs et Le Monde qui ont oeuvré dès 2016 à fabriquer le personnage Macron [5] - voire même avant [6], dès l'éviction politique d'Aude Lancelin de l'hebdomadaire, comme ils avaient tenté de gonfler le ballon DSK en 2011 [7] avant qu'il n'explose brutalement. Il avait alors fallu préparer son remplaçant, la roue de secours Hollande : on n'est pas certains qu'elle ne va pas se dégonfler, mais il faut faire avec. Les "Shadocks" de la presse ont donc encore une fois fait ce qu'ils savent faire de mieux : ils ont pompé. Et ça a fonctionné : le ballon d'Hélium a atteint les 24 %. Au second tour, cette fois encore, aucun problème : face à la Folle, la victoire était assurée. Beaucoup sont sagement allés "faire barrage" : ce sont les deux tiers de ceux qui se sont déplacés pour placer le bulletin "Emmanuel Macron" dans l'urne le 7 mai. " Faites ce que vous voulez, mais votez Macron " titre Libération [8]. L'argument : au moins, sous le règne de Macron, on pourra manifester et lutter librement. On verra bien...

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Une de Libération pour son édition du week-end du 6 au 7 mai 2017.

En attendant, "En Marche" se dirige tout droit vers une écrasante majorité à l'Assemblée Nationale. À l'heure de l'entre-deux-tours où j'écris ces lignes, les estimations de nos très chers instituts de sondage [9] prédisent plus de 415 sièges [10], alors que l'abstention, à 51 %, n'avait jamais été aussi élevée au premier tour des élections législatives sous la cinquième République. Une analyse statistique montre également que 30 % des électeurs de Fillon et Macron se sont abstenus alors que c'est le cas de 55 % de l'électorat de Mélenchon et Le Pen, largement démobilisé cette fois. Et c'est normal : ce sont principalement les jeunes ou les classes populaires, qui les ont porté si haut à la présidentielle, qui s'abstiennent le plus. Sans compter l'effet autoréalisateur des sondages qui promettaient dès le 7 mai une vague "En Marche". À quoi bon voter dans ces conditions ?

Au final, si l'on compte le nombre de Sénateurs d'ores-et-déjà Macron-compatibles, celui-ci devrait disposer facilement des trois cinquièmes de parlementaires nécessaires pour faire passer les réformes constitutionnelles qui lui plairont. Ainsi sont promis les plein-pouvoirs au Roi-Soleil, qui, avec l'appui du Parti Médiatique, a réuni miraculeusement les vieux briscards des neiges d'antan avec les jeunes de la dernière averse aux dents longues, la droite décomplexée et droite complexée, la France qui va bien avec celle qui n'a aucun problème. Une petite minorité qui s'arroge, en un tour de force, toute la puissance que peuvent lui conférer les pouvoirs exécutif, législatif, et médiatique.

Les riches en avaient ras-le-bol

Il faut dire que tout ce petit monde en avait sa claque. Le Brexit, d'abord. Quel culot ! Cela les avait bien remontés. On se souvient des micro-trottoirs dès le lendemain du vote, où l'on se ruait sur quelques expiateurs disant leurs regrets d'avoir osé voter pour la sortie de l'UE [11] - toujours ce besoin d'injonction à la repentance d'une petite caste qui ne cache pas sa réprobation de toute pensée dissonante. Et puis Trump, alors qu'on croyait jusqu'au bout assurée la victoire de Clinton, candidate idéale de pour la troupe. L'ennemi semblait incontrôlable, indomptable, comme en 2005. Mais quel ennemi ? Le "populisme", bien sûr, c'est-à-dire, dans le langage des poudrés, le peuple lui-même, imprévisible et déraisonnable. Et c'est ainsi que l'on a basculé nettement - même si on était déjà pas loin du précipice - dans le post-politique [12], ou, disons-le franchement, le post-démocratique. Pour le traité constitutionnel, ils avaient trouvé la parade : on refait un nouveau traité avec l'essentiel de ce qu'on veut faire passer, et on arrête de s'embarrasser de l'avis des gens. Le problème, c'est que parfois, il y a des élections, et donc, il faut à nouveau faire de la "pédagogie". Pour ça, heureusement, on peut toujours compter sur les désintoxicateurs de Libération - qui surveillent les méchants populistes qui, eux, nous mentent [13] - et les décodeurs du Monde qui démêlent le néolibéral du faux [14].

Un glissement post-démocratique

Dans ce climat de confusion entre défense de la "vérité" et du "libéralisme mondialisé", la campagne de Macron ne faisait pas fausse note. Elle a même joué sa partition au concert des psalmodieurs du "ni de droite, ni de gauche" (donc de droite). "Il faut dépasser les clivages". Ah bon ? Quand on ne remarque aucun changement de ligne politique entre "la Gauche" de Hollande et "la Droite" de Sarkozy, on aurait plutôt tendance à penser, si c'est encore permis, qu'il est urgent de les ressusciter. Mais non. Et puis on a eu le droit à toute la panoplie lexicale habituelle : "l'opposition stérile" (c'est facheux oui, mais ça s'appelle la démocratie). "Il faut faire les réformes" (LES réformes, car une seule voie est possible, celle de son maître Macron). Ce refus du conflit, cette promotion du consensus, ne rassure guère que les gogos où ceux qui savent pertinemment que c'est du flan mais que c'est tant mieux pour eux. Pour les autres, c'est effrayant. Mais ce n'est pas la seule chose effrayante dans les méthodes Macroniennes.

Déjà, les meetings de campagne, ses "helpers" téléguidés applaudissant et scandant sur commande [15]. Le néant intersidéral de ces meetings à la sauce "team building" et le vocable très managérial a d'ailleurs été justement dénoncé dans une émission sur LCI, dont le replay a été aussitôt censuré sur demande de l'équipe de Macron [16]. Notez déjà les rapports particuliers avec la presse, avant même l'arrivée au pouvoir du Président Directeur Général, et surtout l'absence totale d'indignation de la corporation plus prompte à s'émouvoir des mots un peu durs de Mélenchon quand il s'emporte juste parce qu'on l'a assimilé à Hitler [17].

Ces indices que constituent la dépolitisation du discours, sa transformation en langage entrepreneurial - Macron assume désormais ouvertement vouloir faire de la France une "startup" - auraient du alerter. Et pour cause : il s'agit bien de faire du pays des Lumières une technocratie. Le pouvoir législatif est ouvertement méprisé, avec le projet de supprimer près de 200 postes de députés, de faire de l'assemblée nationale une simple caisse d'enregistrement des projets de l'exécutif, la casse du code du travail par ordonnances alors même que tout est fait pour cacher les grandes lignes du projet avant l'élection censée déterminer si ce chèque en blanc du Parlement sera en mesure d'être accordé ou non...

De même, tout indiquait que ce projet prétendument progressiste - car revenir au travail à la tâche, donc au pré-salariat, donc au 19ème siècle relève du progrès, est en fait tout à fait autoritaire. "La sécurité, c'est la première des libertés", affirme le programme de Macron, reprenant ainsi un slogan du Front National. La nomination du très réactionnaire Gérard Collomb [18] au poste de Ministre de l'Intérieur n'aura donc ni surpris ni provoqué d'émoi chez l'électorat du jeune Président à qui on peut au moins accorder de ne pas avoir l'hypocrisie de faire croire à sa surprise. De même, le projet du gouvernement visant à inscrire dans la loi plusieurs mesures de l'État d'urgence alors que 90 % des assignés à résidence ont été des militants politique et syndicalistes n'a pas choqué les libéraux de pacotille pour qui certaines libertés valent plus que d'autres.

Le monde de Macron n'est pas seulement autoritaire. Puisqu'il investit tous les pouvoirs, puisque son néolibéralisme et l'orthodoxie néoclassique vont jusqu'à envahir les milieux académiques en y excluant les hétérodoxes et en s'auto-décernant des prix, on peut parler de totalitarisme. Finalement, on avait tort de moquer le titre du livre de Macron, "Révolution". Car c'est bien un 1789 à l'envers qu'il a engagé.

[1] http://www.acrimed.org/Les-bacchanales-de-la-vertu-retour-sur-l-entre
[2] http://le1hebdo.fr/journal/numero/64/j-ai-rencontr-paul-ricoeur-qui-m-a-rduqu-sur-le-plan-philosophique-1067.html
[3] https://www.challenges.fr/election-presidentielle-2017/interview-exclusive-d-emmanuel-macron-je-ne-crois-pas-au-president-normal_432886
[4] http://www.bfmtv.com/politique/ce-que-signifie-le-president-jupiterien-que-souhaite-incarner-macron-1166014.html
[5] http://www.liberation.fr/elections-presidentielle-legislatives-2017/2017/04/25/la-france-de-macron-un-vote-par-defaut_1565365
[6] http://www.acrimed.org/La-presse-est-unanime-Emmanuel-Macron
[7] https://twitter.com/anatolium/status/875282228770689030
[8] https://www.youtube.com/watch?v=75YX1VmQ3tk
[9] http://opiam.fr/2017/05/06/libetorchon0505/
[10] http://www.francetvinfo.fr/elections/legislatives/legislatives-la-republique-en-marche-arrive-largement-en-tete-du-premier-tour-devant-les-republicains-et-le-fn-le-ps-lamine-selon-notre-estimation-ipsos-sopra-steria_2229529.html
[11] http://www.acrimed.org/Le-meilleur-du-pire-de-la-couverture-mediatique
[12] http://blog.mondediplo.net/2016-11-22-Politique-post-verite-ou-journalisme-post
[13] https://opiam.fr/2014/04/08/la-haine-flagrante-de-liberation-contre-melenchon/
[14] http://blog.mondediplo.net/2017-02-22-Charlot-ministre-de-la-verite
[15] https://www.youtube.com/watch?v=3BPckfQ8N7c
[16] https://www.arretsurimages.net/articles/2017-04-05/LCI-supprime-le-replay-d-une-emission-critique-envers-Macron-et-Le-Pen-id9740
[17] http://opiam.fr/2015/10/24/m15nazi/
[18] https://blogs.mediapart.fr/merome-jardin/blog/090517/l-entourage-homophobe-et-reac-de-macron-1-gerard-collomb

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