Le service public se victimise

Sacrilège : Mélenchon s'en est pris (une nouvelle fois) à la sainte profession. « Si la haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine, elle ne doit pas nous empêcher de réfléchir et de penser notre rapport à eux comme une question qui doit se traiter rationnellement dans les termes d’un combat. ». La presse s'offusque : la « haine », dites-vous ? « Juste et saine », par-dessus le marché ?

Les réactions ont été si nombreuses - comme d'habitude - qu'on ne serait les répertorier exhaustivement. Mais les manipulations du service public, dont le pluralisme et la qualité de l'information font partie des missions, ont une saveur particulière - d'autant plus qu'elles sont financées par notre redevance. Cet extrait de « Politique Week-end » sur France 3 en est un bon exemple. Danielle Sportiello commence : « il n'y a qu'à voir avec quelle virulence Jean-Luc Mélenchon attaque la presse qui s'intéresse d'un peu trop près à ses comptes de campagne ». Vous avez compris : Mélenchon fait diversion, bien embarrassé par la non-affaire de ses comptes de campagne, qui fait l'objet d'au moins deux émissions par semaine sur le service public. « Le Pen, Mélenchon, Wauquiez, même combat » ajoute-t-elle, avec une finesse et une pertinence qui évoquent les analyses politiques de Bruno Roger-Petit . « Même discours anti-élites », renchérit-elle. Faut-il comprendre que journalistes menteurs et éditorialistes militants sont l'« élite » ? « À la France Insoumise, la défiance vis-à-vis de la presse que Jean-Luc Mélenchon a créé son propre média, aujourd'hui en crise. ». Bien sûr, c'est totalement faux : la chaîne en question, Le Média, n'a pas du tout été créée par Jean-Luc Mélenchon, ni même par la France Insoumise. « Bien sûr, dans une démocratie, il est normal que la presse soit soumise à la critique ». Ouf ! La critique est permise - mais soumise à conditions, comme celle d'être associé systématiquement à l'extrême droite et Marine Le Pen.

Même tonalité sur France 2, au JT de 20h. Laurent Delahousse se fascine pour cette « coalition étonnante qui apparaît depuis quelques temps », « Laurent Wauquiez, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen se sont trouvés une passion commune ». Faut-il cependant en conclure que Mélenchon = Wauquiez = Le Pen ? Non, car Mélenchon se distingue en effet : il est « le plus virulent » ! Preuve à l'appui, un extrait d'une confrontation avec un étudiant en journalisme datant... de 2010 ! Confrontation qui lui avait déjà valu un procès au tribunal médiatique à l'époque [1]. Huit ans plus tard, pas de prescription. Quant à la critique du journalisme ? Une « mythologie anti-médias » d'après l'historien politique Jean Garrigues qui « entretient le mythe de ces élites - on ne sait pas très bien qui sait - mais qui contrôlent finalement la situation ». Mais il fallait nous le demander, nous savons très bien de qui il s'agit ! Pour commencer, peut-être, les dix milliardaires qui possèdent la majorité de la presse : Entre autres, Bernard Arnault, Xaviel Niel, Patrick Drahi, Serge Dassault, Martin Bouygues, Arnaud Lagardère... « Point commun de ces trois leaders, chacun traverse une période politique délicate, s'en prendre à la presse, une façon de se poser... en victime », conclut ce reportage sur les attaques des méchants démago-populistes contre les bienveillants médias, contre-pouvoirs garants de la démocratie.

Le procédé est tellement grossier qu'il aura sûrement eu l'effet inverse de celui escompté sur les esprits alertes. La haine des médias est juste, parce les injures et calomnies qu'ils portent chaque semaine contre nous sont une violence qui va bien au-delà de celle de nos répliques. Et elle est saine, en ce qu'elle montre une disposition à autre chose que la résignation et la soumission. Refuser de la voir, c'est fuir le réel. Refuser d'en admettre les causes, c'est en fuir la responsabilité.

[1] : https://www.youtube.com/watch?v=Xk8CxKkTFbY
[2] : https://la-physis.fr/posts/nouveau-numero-de-victimisation-dans-liberation/

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