Le Monde de Macron

Il y a quelques jours, Le Monde, dans un éditorial [1] largement recyclé [2], prenait la défense du journalisme et de « l'information », « ressort essentiel de la démocratie » et « contre-pouvoir indispensable à sa vitalité ». Contre-pouvoir, dîtes-vous ? La lecture du numéro du Monde du 8 mars 2017 laisse quelques doutes. Promotion de l'agenda gouvernemental national et international, complaisance et journalisme de cour semblent mieux décrire le contenu de ce titre subventionné à hauteur de cinq millions d'euros par an par l'État. Petit résumé.

À la une, les réformes de Macron, bien sûr, mais aussi Marine Le Pen, qui fait l'objet d'une double-page bardée d'enquêtes d'opinion. Affaibli, le diable de confort sera difficile à remettre en selle. Un sondage s'interroge sur les relations entre Les Républicains et Le Front National. L'article ne mentionne cependant pas la hausse de popularité d'Emmanuel Macron auprès des sympathisants d'extrême droite, alors que Louis Aliot défend l'attitude du gouvernement vis-à-vis des migrants [3].

Une double page est donc consacrée aux « réformes ». On y présente « le choc des idées », « le choc des méthodes » et la « grande ambition » du président pour sa réforme carcérale, ainsi que ses deux mots d'ordre : « effectivité et dignité ». L'Éditorial, d'ailleurs, salue la « nécessaire réforme » d'Emmanuel Macron, et la « vision humaniste qu'il souhaite donner à la justice », « incontestablement ambitieuse et courageuse ». Tout en répétant sans guillemets les éléments de langage du gouvernement, « effectivité et dignité », histoire d'enfoncer le clou.

Dans les pages « International », Le Monde nous parle de l'élection présidentielle au Sierra Leone. Mais Macron n'est jamais bien loin : il est d'ailleurs dans le titre, « Le « Macron de Sierra Leone » en lice pour le pouvoir ». Il faut lire l'article pour connaître son nom (Kandeh Kolleh Yumkella). Il faudra chercher ailleurs pour connaître son programme...

Évidement, si vous avez la mauvaise idée de porter un Mélenchon au pouvoir, ça finit comme au Venezuela. Toujours dans les pages « International », « Le régime chaviste [...] persiste à nier la réalité de la crise humanitaire », insiste Paulo A. Paranagua. Et peu importe si Alfred de Zayas, expert mandaté par l'ONU dont il a été le secrétaire du comité des droits de l'homme, affirme « La situation au Venezuela n'atteint définitivement pas le seuil d'une crise humanitaire » malgré une « campagne médiatique préoccupante, pour forcer les observateurs à adopter des idées préconçues selon lesquelles il y aurait une crise humanitaire au Venezuela » [4]. Information qui ne sera pas communiquée aux lecteurs du Monde...

Quant à la rubrique « Horizons », elle vous propose une série de sujets sur « L'Homme de Moscou », Vladimir Poutine. Le numéro se penche sur « Les Villes qui ont façonné [son] pouvoir », avec une illustration anxiogène représentant le président russe sans visage. Le Monde, pendant la présidentielle, vous avait mis en garde : là où, face à la Russie, « Mélenchon - Fillon - Le Pen » voulaient un « rapprochement », Emmanuel Macron, lui, préférait « adopter une position ferme » [5].

Dans les pages « Culture », Stéphane Bern, « chargé d'une mission sur le patrimoine par le président de la République » - avec lequel il partage une certaine fascination pour « la figure du roi », est mis à l'honneur dans une interview s'étendant sur deux pages. Avec une petite ombre au tableau : les râleurs de la « France Insoumise » (dont il s'agit de l'unique mention dans le journal) qui l'accusent injustement de « vouloir défendre la France des châteaux, l'histoire des riches et des puissants » - dans la ligne de leur critique envieuse et jalouse de la France qui réussit. Un « mauvais procès » pour Stéphane Bern, qui souligne son attachement aux « ouvriers », aux « villages ». Il peut alors expliquer la nature de son projet : donner au patrimoine « une mission viable économiquement, lui assigner de nouvelles fonctions » comme en faire « des espaces de co-working » ou des « sièges de start-up ». Bref, la start-up nation voulue par la président...

Toujours dans les pages Culture, un article nous annonce « le chantier du président ». Emmanuel Macron a choisi : ce sera le château de Villers-Cotterêts, « joyau de la renaissance ». La rénovation coûtera deux cent millions d'euros, soit un peu plus que les économies réalisées sur l'aide au logement. Un château, c'est plus classe que mon studio.

Dans la rubrique « Styles », environ 5000 signes sont consacrés à un article essentiel intitulé « Devine qui était au dîner des Macron... ». On y apprend entre-autres, qui, parmi les courtisans, avait les faveurs du président et put s'asseoir avec lui à la « table d'honneur », ou encore que « Brigitte Macron portait du Vuitton, comme à son habitude ».

Les publicités, qui occupent davantage d'espace que les problématiques sociales, ne semblent pas s'adresser à tout à fait n'importe qui, mais plutôt aux « premiers de cordée » : fauteuil en cuir à 1800 €, voiture à louer pour 400 € par mois... Heureusement, pour finir, les mots-croisés proposent tout de même trois lettres « Pour aider ceux qui n'ont rien » - c'est toujours plus que dans le reste du journal. On a quelques idées : « ISF », « APL »...

[1] http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/03/01/haro-sur-les-medias_5264212_3232.html
[2] https://twitter.com/OBerruyer/status/969617999866064897
[3] http://lelab.europe1.fr/le-fn-louis-aliot-defend-le-gouvernement-accuse-de-vouloir-durcir-la-politique-dimmigration-3525299
[4] https://liberation.checknews.fr/question/41111/venezuela-un-expert-de-lonu-a-t-il-conclu-quil-ny-avait-pas-de-crise-humanitaire-et-que-les-usa-menaient-une-guerre-economique-contre-le-pays
[5] http://www.lemonde.fr/programmes/russie/les-relations-avec-la-russie

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