Enfin, un média audiovisuel alternatif

Le projet était dans les cartons depuis quelque temps. Lors de l'université d'été de la France Insoumise, au cours de la très controversée conférence « Faut-il "dégager" les médias »[1] Thomas Guénolé avait d'ailleurs été acclamé après un plaidoyer en sa faveur. C'est désormais officiel : plusieurs intellectuels de gauche ont lancé une pétition pour un média alternatif et indépendant, se définissant comme « humaniste, féministe, antiraciste, écologiste, progressiste » [2]. Étant donné le rôle conservateur des médias vis à vis de l'ordre social actuel, et étant donné que notre bataille est en grande partie culturelle, je suis très satisfait de la confirmation de ce projet.

Pour l'instant, « Le Média » (puisque ce sera son nom) n'a pas de structure juridique tout à fait définie et son équipe est encore en train de grandir. On sait cependant qu'il aura pour objectif de tendre vers une organisation proche d'une coopérative ou d'une mutuelle, et que cela devrait, en plus de l'absence de publicité, lui conférer son indépendance. On connaît par ailleurs l'identité de la future rédactrice en chef puisqu'il s'agira d'Aude Rossigneux, journaliste politique [3]. On sait aussi que Sophia Chikirou (spécialisée en communication ayant notamment conseillé Jean-Luc Mélenchon pendant la campagne présidentielle) participe activement au projet, tout comme Gérard Miller, Henrin Poulain et Sebastien Villegrain. Sophia Chikirou avoue d'ailleurs [4] avoue eu pour la première fois l'idée d'un tel média lorsqu'elle suivait Bernie Sanders pendant l'élection présidentielle américaine de 2016, ayant réalisé que si l'écrasante majorité des médias télévisuels américains aux affinités libérales ou démocrates soutenaient Hillary Clinton et que seul The Young Turks (TYT) [5], un média alternatif progressiste sur Internet (que j'ai découvert il y a quelques mois par hasard), prenait partie en faveur du sénateur du Vermont. Le Média devrait proposer un rendez-vous régulier à son audience, mais qui ne suivrait pas le modèle classique des journaux télévisés. Peut-être l'occasion de produire et proposer une actualité différente de celle des médias dominants.

Comment faire exister un tel « média », qui, contrairement aux grands médias audiovisuels existant, assume ses engagements ? Face à la stratégie de communication mise en place par les initiateurs du projet, les médias traditionnels affichent clairement scepticisme et méfiance. Ils sont nombreux à essayer d'en faire un organe de propagande de la France Insoumise ou de Mélenchon lui-même, ignorant que parmi les signataires se trouvent des personnalités politiques comme Philippe Poutou, Noël Mamère ou Eva Joly... C'est que qu'ont fait, par exemple, Libération avec une une très négative attribuant clairement le projet à Mélenchon [6]France Info en faisant réagir Aude Rossigneux sur des propos du leader de la France Insoumise et de Raquel Garrido [7]. Selon André Gunthert [8], ceux-ci, dans leur procès en légitimité et crédibilité, prétendent être en position de décerner ou de refuser à d'autres un « pouvoir médiatique » qui pourtant leur échappent à eux-mêmes.

La solution, je crois, est d'occuper les vides justifiant l'introduction de contre-médias. D'abord, bien sûr, le vide idéologique laissé par les médias traditionnels, globalement bien dévoués au néolibéralisme et laissant peu de place à la contestation, ce qui justifie le caractère engagé de « Le Média » qui serait susceptible sinon d'amoindrir son autorité et son influence. Cela passe par des interventions s'appuyant sur la critique de gauche des médias traditionnels en leur sein, par exemple les excellents travaux d'ACRIMED [9] ou la littérature sur le sujet, mais aussi en développant des stratégies de communication et d'argumentation nouvelles sur cette question [10]. Il faudrait, aussi, accorder un espace régulier à cette critique à l'intérieur du média, comme le fait régulièrement TYT, à titre d'exemple, car c'est une question qui n'est jamais abordée d'un point de vue politique par les médias mainstream.

Il faut par ailleurs couvrir des aspects de la société qui sont négligés dans la presse mainstream, comme l'e-sport [11] qui est un véritable phénomène social et économique [12] méritant d'être politisé (tant par exemple ce domaine a été abandonné au marché et au sexe masculin) et pourtant largement invisible dans les médias audiovisuels classiques [13].

Occuper les vides, c'est aussi ne pas trop marcher sur les platebandes des autres. Il existe une presse progressiste de qualité, dont on ne saurait citer exhaustivement tous les titres, et qui comprend Le Monde Diplomatique, Mediapart, Politis, Les Jours, L'Humanité, Arrêt sur Images... Dans le pire des cas, l'introduction d'un nouveau média en concurrence économique avec ceux-ci serait un jeu à somme nulle et se ferait à leur détriment. Il faut donc leur laisser une place et même les soutenir en les intégrant par exemple dans des revues de presse régulières (celles des médias dominant les ignorant largement), afin de développer l'écosystème médiatique « de gauche ».

[1] https://www.youtube.com/watch?v=FEBFzvKzKpg
[2] https://www.change.org/p/media-citoyen
[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Aude_Rossigneux
[4] https://www.arretsurimages.net/emissions/2017-09-28/Chez-nous-les-journalistes-pourront-dire-pour-qui-ils-votent-id10196
[5] https://tytnetwork.com/
[6] Voir la une de Libération du 23 septembre
[7] http://www.francetvinfo.fr/replay-radio/info-medias/info-medias-aude-rossigneux-le-media-ce-ne-sera-pas-la-pravda-pas-une-chaine-de-propagande_2371139.html
[8] https://imagesociale.fr/5042
[9] http://acrimed.org/
[10] A titre d'exemple, je trouve le diagramme de Thomas Guénolé sur l'orientation politique des éditorialistes assez évocateur et efficace.
[11] https://www.marianne.net/debattons/tribunes/les-editorialistes-des-grands-medias-sont-ils-massivement-pro-macron
[12] Je cite cet exemple parce qu'à la conférence « Faut-il "dégager" les médias », Thomas Guénolé en avait parlé.
[13] L'e-sport est suivi par près de 1,5 million de personnes en Europe où il représente un marché d'environ 300 millions de dollars.
[14] Ceux-ci jugent-ils probablement que leur public cible n'intersecte que trop peu largement celui de l'e-sport.

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