En plein mouvement social, Libération choisit son camp : ce sera contre Mélenchon

Aujourd'hui, 23 septembre 2017, la France Insoumise organise une manifestation à Paris contre la loi travail par ordonnances et la régression sans précédent des droits des travailleurs qu'elle marque. Ne soyons pas de mauvais esprit : puisque Libération est « de gauche » et « lutte contre les injustices » [1] , il est évident que le journal affichera son soutien à cet événement, n'est-ce pas ? Avant de se précipiter dans les kiosques pour l'acheter, jetons tout de même un rapide coup d'oeil à la une du journal, au cas où.

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Une de Libération, le 23 juillet 2017, jour de manifestation organisée par la France Insoumise.

Je ne sais pas vous, mais étonnamment, je ne trouve pas beaucoup de signes de soutien dans cette une. J'aurais même tendance à la trouver plutôt à charge : je dois être « paranoïaque » [2] ! Prenons quand même le temps de voir pourquoi...

Choix visuel : le recours au « Dark Mélenchon »

Le « Dark Mélenchon » [3] est une méthode qui consiste à illustrer des articles sur Mélenchon avec des photographies sombres, anxiogènes, principalement avec des couleurs noire et rouge foncée. Souvent, la photo ne capture pas Mélenchon lui-même mais son ombre. C'est le cas ici avec cette illustration dans Libération (étonnant, non) qui fait référence au Docteur Folamour, un scientifique imprégné du régime nazi aux intentions destructrices :

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La une de Libération, dans le même genre, avec son fond noir et son halo rouge, et l'essentiel de Mélenchon dans l'ombre, rappelle une affiche peu flatteuse (si vous êtes choqué par le recours au Godwin au sujet de Mélenchon, sachez que la presse, elle, ne se gêne pas [4]) :

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À gauche, une peinture de propagande nazie de 1938, intitulée « Ein Volk, ein Reich, ein Führer ». À droite, la une de Libération.

Les choix graphiques suggèrent donc qu'on a probablement affaire à quelqu'un d'inquiétant, peut-être même un Hitler.

Construction d'une personnage autocratique...

Intéressons-nous au texte. D'abord le titre : « Mélenchon - Le média, c'est moi ». C'est une référence à une citation prêtée à Louis XIV, qui aurait déclaré : « L'État, c'est moi » afin d'affirmer son autorité suprême sur le Parlement. Ce titre dessine de Mélenchon l'image d'un autocrate narcissique et égocentrique, qui veut son propre média. Le sous-titre explique en effet qu'il veut lancer « sa propre télé ». Le rôle de la France Insoumise est totalement éclipsé : il s'agirait d'un média au service du « leader », pas du mouvement et de ses idées.

...et méchant avec les journalistes

Le sous-titre précise également que Mélenchon est « en guerre contre les journalistes ». Cela suggère une situation asymétrique, dans laquelle il s'en prendrait aux journalistes qui refusent de lui « servir la soupe ». Il est en effet inconcevable pour les journalistes de Libération que la presse puisse attaquer Mélenchon de façon exagérée voire inacceptable. Quoi qu'en disent, même, les analyses quantitatives de la tonalité des articles à son sujet [5] [6] :

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Fraction (en %) des articles mentionnant chacune de ces personnalités politique ayant une connotation négative (europresse). D'après ces données, Mélenchon est aussi mal logé que les Le Pen, voire pire encore.

Non : pour Libération, se plaindre de ce traitement (forcément fictif), c'est de la « victimisation » :

« Mélenchon rejoue la stratégie usée de la victimisation médiatique » (5 mai 2014) [7]

« Jean-Luc Mélenchon renfile son vieil habit de victime médiatique » (5 mai 2014) [8]

« Et revoilà le refrain de la victimisation médiatique, la campagne est lancée. » (28 mars 2016) [9]

« s’il a réussi de grands rassemblements politiques et tutoyé les 15 % d’intentions de vote en 2012 [ce n'est pas] pas en surjouant la victime du «système médiatique» à la moindre ligne qu’il juge écrite de travers. » (28 mars 2016) [10].

Une une, c'est efficace : c'est ce que tout le monde voit, y compris ceux qui n'achètent pas le journal. Et ça suffit à faire passer plein de messages. Ici, que Mélenchon est un dangereux dictateur en puissance qui s'en prend aux journalistes. Bref, en plein mouvement social, Libération a donc choisi son camp : ce sera contre Mélenchon.

[1] http://www.liberation.fr/ecrans/2014/04/03/votre-rituel-d-accueil-est-tres-pestilentiel_992988
[2] https://twitter.com/LibeDesintox/status/864968271665270785
[3] https://opiam.fr/2014/07/29/le-dark-melenchon-un-procede-mediatique-neutre-et-objectif/
[4] http://melenchon.fr/2015/10/25/melenchon-assimile-a-hitler-regulierement-dans-la-presse-nuancee-objective-impartiale-et-deontologique/
[5] https://www.marianne.net/debattons/tribunes/oui-il-y-bien-un-melenchon-bashing-mediatique
[6] https://twitter.com/lucasgautheron/status/909470871651328000
[7] http://www.liberation.fr/france/2014/05/05/melenchon-rejoue-la-strategie-usee-de-la-victimisation-mediatique_1011081
[8] http://www.liberation.fr/france/2014/05/05/jean-luc-melenchon-renfile-son-vieil-habit-de-victime-mediatique_1011189
[9] http://www.liberation.fr/france/2016/03/28/c-est-l-histoire-d-un-tweet_1442491
[10] http://www.liberation.fr/france/2016/03/28/les-limites-d-un-candidat-bis-repetita_1442484

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